
SQRD : Bonjour Joanna et enchantée ! Pourrais-tu te présenter brièvement, et nous parler de ton parcours qui t’a mené à ouvrir le Café des Habitudes ?
Bien sûr ! Le Café des Habitudes existe maintenant depuis un peu plus de 4 ans et demi. Avant son ouverture, j’ai travaillé dix ans en communication et marketing, principalement dans le secteur de la mode. J’ai donc vendu énormément de vêtements au fil de ma carrière. À l’issue d’une réflexion approfondie sur mes valeurs, j’ai pris la décision de me réorienter et de quitter ce domaine. Durant les 5 années qui ont suivi, j’ai réfléchi dans les moindres détails au projet du Café des Habitudes. Ce qui est étonnant, c’est que je ne venais pas du monde de la restauration. Par contre, j’avais acquis une grande expérience en tant que cliente. En effet, je côtoyais régulièrement des cafés, surtout lorsque je voyageais. C’était ma façon de découvrir une ville. Toutes ces visites m’ont inspiré dans mon idéation. Un jour, en septembre 2020, un local près de chez moi s’est libéré. C’était réellement le local de mes rêves : et c’est celui où l’on se trouve présentement. Une fois l’espace acquis, la concrétisation du projet s’est faite très rapidement, et c’est ainsi qu’est né le Café des Habitudes.
SQRD : Peux-tu nous en dire davantage sur cette prise de conscience ? Comment s’est-elle manifestée ?
J’ai commencé à m’intéresser aux enjeux environnementaux vers la mi-vingtaine. Avant cela, je consommais essentiellement comme la plupart des gens : de la fast fashion, du fast food, de la viande, etc. En somme, je ne portais pratiquement aucune attention à l’impact de mes habitudes de consommation. Le déclic s’est produit lorsque je me suis retrouvée dans un environnement où j’étais confrontée à une très grande quantité de vêtements. Cette expérience m’a amenée à prendre conscience des effets de la surconsommation et des dérives associées à l’industrie textile. Par la suite, je me suis installée dans un nouveau quartier, à proximité d’une épicerie en vrac. J’y ai découvert d’autres façons de consommer, notamment des produits biologiques et locaux. Cela m’a ouvert les yeux à de nouvelles perspectives et m’a fait réaliser que mes choix alimentaires pouvaient avoir un impact significatif sur mon empreinte environnementale. Petit à petit, j’ai ressenti une responsabilité croissante, en tant que citoyenne, de revoir et d’améliorer mes pratiques de consommation. Ce sentiment est devenu une ligne directrice pour chacune des étapes de conception de mon projet. Tout au long du processus, je gardais en tête l’idée de remettre en question les codes de l’industrie de la restauration.

SQRD : Comment sont appliquées concrètement l’écoresponsabilité et la réduction au Café des habitudes ?
Tout d’abord, l’aménagement du café a été réalisé entièrement à partir de matériaux de seconde main et de récupération. Le comptoir, par exemple, est constitué d’anciennes portes de cuisine trouvées au sous-sol de la bâtisse. L’ensemble du mobilier est également usagé. Ce choix relevait à la fois d’une préoccupation environnementale, mais aussi d’une contrainte financière, l’achat de matériel neuf représentant un coût important.
En ce qui concerne l’offre alimentaire, notre menu de boissons et de nourriture est entièrement végétalien. Il s’agit probablement de l’initiative qui génère l’impact environnemental le plus significatif parmi l’ensemble de nos démarches. La majorité des aliments utilisés sont également locaux et biologiques, et nous travaillons directement avec le producteur. De plus, nos laits d’amande et d’avoine proviennent de l’entreprise DAM Drinks, qui produit des bases de laits végétaux à diluer à partir d’ingrédients simples. Il était important pour moi d’éviter l’utilisation de cartons de lait, qui sont difficiles à recycler et dont une grande proportion se retrouve malheureusement dans les sites d’enfouissement. En date de mars 2026, nous avions détourné 25 000 cartons de lait de l’enfouissement. De plus, notre menu alimentaire est volontairement concis et s’adapte aux saisons ainsi qu’aux disponibilités de notre producteur. En travaillant en étroite collaboration avec celui-ci, nous ajustons nos commandes et évitons le gaspillage alimentaire.
Enfin, nous n’utilisons aucun item à usage unique. Pour les boissons à emporter, nous avons recours aux produits de La Vague, soit des tasses et des contenants réutilisables fabriqués au Québec. Ce système de consigne s’inscrit dans un réseau de réemploi qui relie environ 350 cafés et restaurants à travers la province. Son implantation constitue à la fois une solution environnementale et économique, puisqu’elle élimine les dépenses associées aux articles jetables.
SQRD : Quels freins as-tu rencontrés durant la réalisation de ton projet ?
La dynamique d’achat a été complexe au tout début. Il était difficile de trouver des fournisseurs alignés avec mes valeurs. Ça m’a donc pris beaucoup de recherches. Maintenant, je suis sereine avec tous mes partenariats. Il y a également beaucoup de partage de fournisseurs entre commerces du quartier qui ont des valeurs similaires aux miennes. Il nous arrive de faire des achats communs afin de diminuer les frais de livraison. C’est certain qu’à travers le processus de sélection de mes partenaires, j’ai ressenti par moment de l’éco-anxiété, parce que je ne voulais faire aucun faux pas. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte qu’il fallait que je priorise de faire mieux plutôt que d’essayer d’être parfaite.
Malheureusement, il arrive que des fournisseurs ferment leurs portes, et c’est certain que ça m’affecte directement, car mes choix sont limités. Ce sont toujours des risques, et c’est pour cette raison que je prends à cœur le rôle d’ambassadrice de ces projets-là à travers mon travail.
SQRD : Et comment réagit la clientèle face à l’approche écologique du Café des Habitudes ?
Dès le début, nous avons choisi de ne pas étiqueter le Café des Habitudes comme étant explicitement un café végétalien et zéro déchet. Ces éléments ne sont pas mis de l’avant sur la vitrine. Notre intention était de créer un lieu qui s’adresse à l’ensemble de la population, plutôt qu’à une niche spécifique. Ainsi, les gens entrent dans le café, indépendamment de leurs préférences ou de leurs habitudes alimentaires.
Bien sûr, certaines personnes sont d’abord surprises en découvrant le menu. Toutefois, après quelques explications, la plupart se laissent tenter par la nouveauté et font parfois de belles découvertes. Il était aussi important pour nous d’éviter toute approche moralisatrice. Nous sommes conscients que nous ne sommes pas parfaits nous-mêmes. Néanmoins, ces échanges permettent d’ouvrir le dialogue et, d’une certaine manière, de semer des graines dans l’esprit des gens.
Par ailleurs, je ne cherche pas nécessairement à ce que le café se distingue principalement par son angle écologique. À mon sens, plusieurs des pratiques que nous avons mises en place devraient constituer la norme dans l’industrie de la restauration. Par exemple, le fait d’éviter les cartons de lait ou d’offrir une grande variété d’options végétaliennes devrait aller de soi pour tous les cafés.
La véritable distinction du Café des Habitudes réside plutôt dans sa dimension communautaire. Nous mettons particulièrement de l’avant le bris de l’isolement et la reconnexion au lien humain. Le fait de ne pas nous afficher explicitement comme un café écoresponsable a d’ailleurs contribué à créer un espace de rencontre accessible, maintenant fréquenté par une clientèle très hétéroclite. Au fil du temps, les gens en sont venus à nous reconnaître avant tout pour cet esprit rassembleur.
Je crois profondément au pouvoir de la communauté. C’est souvent en apprenant à prendre soin de soi et des autres que l’on développe également le désir de prendre soin de la nature. Ce souci devient alors presque instinctif. C’est pourquoi il était important pour moi de mettre cet aspect de mon commerce de l’avant.

SQRD : Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut améliorer son impact environnemental ?
Je dirais qu’il faut avant tout se libérer d’une certaine pression. Il n’est pas nécessaire d’être parfait : il est plutôt question de transformer progressivement nos comportements, un geste à la fois. Par exemple, je recommanderais de porter davantage attention à la liste des ingrédients que nous consommons, non seulement pour des raisons environnementales, mais aussi pour notre propre santé.
En cherchant à mieux s’alimenter, on tend naturellement à privilégier des produits bruts plutôt que des aliments hautement transformés. Réduire sa consommation, c’est aussi, d’une certaine manière, réfléchir à ce que l’on choisit de mettre dans son corps. En faisant preuve de curiosité et en s’informant davantage, on en vient à mieux comprendre l’impact des aliments que l’on consomme.
Je trouve d’ailleurs qu’il existe un parallèle intéressant entre les nutriments que nous apportons à notre corps et ce que nous retournons à la terre, notamment à travers les déchets qui aboutissent dans les sites d’enfouissement. Cela reflète notre manière de consommer, mais aussi la façon dont nous prenons soin de nous-mêmes. Dans cette optique, je recommande vivement de visiter un centre de tri si l’occasion se présente. C’est, à mon avis, une expérience particulièrement révélatrice qui peut contribuer à éveiller la conscience sur notre rapport aux déchets.
SQRD : Notre thématique de la SQRD 2025, c’était la phrase « j’en ai assez ». Pour conclure cette discussion, de quoi en as-tu assez ?
J’en ai assez des idées préconçues selon lesquelles réduire son impact environnemental serait trop complexe, trop coûteux ou risquerait de faire fuir la clientèle. Ce type de discours est encore très présent en restauration. À mon avis, les entreprises portent une responsabilité qui dépasse celle du simple citoyen. Elle implique de faire des choix réfléchis et conscients, qui ne soient pas uniquement guidés par la recherche du profit. Sachant que des solutions existent, c’est à nous de les proposer !
Pour découvrir le Café des habitudes, rendez-vous au coin Christophe-Colomb et Saint-Zotique, ou visitez le site web : https://cafedeshabitudes.co/





