La SQRD est allée à la rencontre d’Anaju Enciso, fondatrice de Yanél cosmétique nutritive. Elle nous a accueilli chaleureusement et nous a fait visiter son laboratoire, où elle fabrique divers produits de beauté et de soins pour le corps. Sur sa table de travail se côtoient des échantillons de cosmétiques, mais aussi des betteraves, des carottes, des épinards et un extracteur à jus.
« Pour mes outils, j’ai toujours le réflexe de me demander si j’en ai vraiment besoin. » explique Anaju. « Si c’est le cas, je regarde d’abord s’il est possible d’emprunter ou de louer. Sinon, je me tourne vers les friperies ou Marketplace. En dernière option, j’achète neuf. Bref, il y a beaucoup d’outils usagés que j’utilise au quotidien pour mon entreprise. »

SQRD : Comment en es-tu arrivée à démarrer le projet de Yanél cosmétique ?
J’ai toujours eu la peau très sensible, et je réagissais à la majorité des cosmétiques conventionnels. Plus jeune, il m’était impensable de porter du maquillage, même si l’intérêt était bien présent. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu apprendre à formuler mes propres produits. J’ai concrétisé cette idée en suivant une formation de développement de formulations cosmétiques. Plus tard, j’ai également complété une spécialisation en extraction de pigments végétaux. C’est alors que l’idée de réunir ces deux savoir-faire m’est venue. J’ai choisi de remplacer les pigments conventionnels de mes formulations par des pigments végétaux, un processus qui a nécessité beaucoup de temps de recherche et d’expérimentations. Lorsque j’ai enfin obtenu des résultats concluants, la satisfaction était immense. Il est rapidement devenu évident que ce projet s’inscrivait naturellement dans une perspective d’économie circulaire. C’est ainsi qu’est né Yanél cosmétique nutritive.
Ce projet est également devenu un prétexte pour véhiculer mes valeurs et ma philosophie de vie. Il me permet de prôner des thèmes qui me tiennent profondément à cœur : ma vision de la beauté, le rapport au maquillage, ainsi que l’importance du ralentissement, du respect de la nature, et de l’amour de soi au quotidien. C’est un univers qui rassemble les valeurs qui me sont chères.
SQRD : De quoi sont faits concrètement tes produits ?
J’ai accès à des fruits et légumes biologiques invendus, grâce à mon partenariat avec le Projet Zéro Déchet. Les épinards, les carottes et les betteraves constituent la base de mes matières premières, essentielles à la fabrication de mes produits. Plus les aliments sont mûrs, plus les pigments seront intenses, ce qui est idéal pour mon travail. Lorsque je les reçois, je les nettoie soigneusement avant de procéder à l’extraction des pigments. Le processus comprend plusieurs étapes, qui varient selon le résultat que je veux obtenir.

SQRD : En quoi est-ce que ta gamme de produits se démarque dans l’industrie des cosmétiques ?
Lors de mon étude de marché, j’ai constaté l’existence d’un vide dans l’industrie de la beauté naturelle. Bien qu’il y ait une panoplie d’initiatives inspirantes, ce qui est encourageant, on observe encore une présence marquée d’écoblanchiment et de désinformation.
De mon côté, j’ai choisi d’intégrer la revalorisation des fruits et légumes dans ma démarche de fabrication. Cette approche contribue à la réduction du gaspillage alimentaire, tout en permettant de créer une gamme de produits qui procurent de réels bienfaits à la peau. Je cherche également à réduire mon empreinte environnementale, notamment en choisissant des fournisseurs locaux et en utilisant des contenants réutilisables, rechargeables, compostables ou, en dernier recours, recyclables.
Par ailleurs, l’industrie propose une multitude de produits ultra ciblés : pour peau sèche, mature, crème de jour, crème de nuit, la liste est interminable. Évidemment, nous avons tous des besoins différents, mais certaines entreprises semblent surtout encourager la surconsommation. Je n’adhère pas à cette logique et préfère offrir un produit efficace et qui convient pour tous les types de peau.
C’est pour cette raison que tous les ingrédients que j’utilise sont biologiques, véganes, non comédogènes, naturels et biocompatibles. Ce dernier aspect est important, car un ingrédient naturel n’est pas nécessairement adapté à la peau, c’est pourquoi il doit aussi être biocompatible. Par exemple, je ne vais pas intégrer de pigment de piment fort dans mes formulations !
Enfin, il est certain que je travaille avec les nuances afin de proposer des teintes qui s’apprêtent aux peaux pâles, moyennes ou foncées. Toutefois, l’objectif du résultat final n’est pas de camoufler, mais plutôt de sublimer les traits du visage et de donner un effet bonne mine. Il s’agit avant tout d’accepter et de célébrer notre beauté telle qu’elle est.

SQRD : Quels défis as-tu rencontrés dans l’implantation de ton projet ?
Se lancer en entrepreneuriat implique inévitablement des défis, petits ou grands, au quotidien. Pour ma part, le premier a été la barrière de la langue. Le français n’étant pas ma langue maternelle, je savais que la communication représenterait un enjeu personnel.
Toutefois, le plus grand défi depuis le début de cette aventure concerne le choix des contenants pour mes produits. Durant la phase de développement, j’utilisais des contenants réutilisables, ce qui fonctionnait très bien pour l’usage personnel que j’en faisais. En passant à l’étape de la commercialisation, les exigences ont évolué, m’obligeant à explorer d’autres options. J’éprouve encore un certain malaise avec les contenants recyclables, consciente des enjeux reliés au système de recyclage. D’un autre côté, je souhaite offrir des produits pratiques à utiliser. Trouver un contenant qui répond à mes critères environnementaux et de convivialité demeure complexe. C’est pour cette raison que je suis très transparente avec ma clientèle, en leur expliquant comment utiliser chaque contenant afin de faciliter l’application. Parfois, cela implique de les manipuler avec plus de douceur, un détail qui peut nous passer par-dessus la tête lorsque l’on est pressé. Ces particularités des contenants pourraient freiner certaines personnes à l’achat de mes produits. À l’inverse, l’esthétique ou l’efficacité d’un contenant ne garantit pas l’absence d’impacts nocifs sur l’environnement et la santé. Au final, il s’agit d’un choix qui revient au consommateur.
En résumé, bien que je souhaite offrir une expérience d’utilisation la plus simple possible, je ne veux pas compromettre mes valeurs pour autant. Je demeure constamment à la recherche d’améliorations afin de trouver un juste équilibre entre le côté pratique et éthique de mes produits.
SQRD : Comment guiderais-tu quelqu’un qui veut améliorer et/ou simplifier sa routine beauté dans un objectif de réduction ?
En ce qui concerne les cosmétiques, la première étape consiste à mon avis à faire l’inventaire de ce que l’on possède déjà. Les produits ouverts depuis longtemps sont souvent expirés et doivent malheureusement être jetés, car utiliser du maquillage périmé peut nuire à la santé de la peau. Il est ensuite pertinent d’analyser les produits que l’on utilise réellement sur une base régulière. Bien souvent, nous achetons des cosmétiques qui finissent oubliés au fond d’un tiroir. L’industrie nous propose sans cesse de multiples déclinaisons d’un même produit, nous donnant l’impression qu’elles sont toutes nécessaires. Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène, alors que, dans les faits, certaines personnes seraient satisfaites de ne porter qu’un fond de teint et un peu de fard à joues, voire rien du tout !
Par la suite, si l’on souhaite réellement acquérir un nouveau produit, je recommande bien évidemment de choisir des produits sans ingrédients nocifs pour la santé et l’environnement. Je conseille d’aller vérifier les ingrédients sur ce site web. Finalement, une fois les articles essentiels à notre routine identifiés, il devient alors plus facile de construire une routine qui nous plaît sans gaspiller ni de ressources, ni d’argent, ni de temps dans le futur.

SQRD : Et de façon plus générale, quels conseils donnerais-tu à une personne qui veut intégrer la réduction à la source dans son quotidien ?
En 2016, j’ai décidé de transformer radicalement mon mode de vie du jour au lendemain, mais j’ai vite réalisé que ce changement drastique n’était pas soutenable. Changer l’entièreté de ses habitudes ne se fait pas d’un coup. Je ne pense pas qu’il faille viser la perfection. Je recommande plutôt de commencer par revoir notre réflexe d’achat. Lorsqu’un besoin se présente, j’explore d’abord la possibilité d’emprunter, à un voisin ou à la bibliothèque. Trouver des alternatives permet de changer notre automatisme qui nous pousse, par souci de simplicité ou de gain de temps, à acheter rapidement au Dollarama ou sur Amazon.
Comme pour les cosmétiques, il est pertinent d’observer le contenu de nos poubelles, afin de mieux comprendre nos propres habitudes, et d’identifier ce qui peut être amélioré. Pas à pas, la transition vers un mode de vie plus responsable se fait. En prime, des économies vont ressortir de ces efforts, car contrairement à ce que l’on peut penser, beaucoup de choix écologiques sont également avantageux sur le plan financier. Bien sûr, certains achats peuvent représenter un coût initial plus élevé. Par exemple, mes produits seront sûrement plus chers que certains retrouvés en pharmacie, mais à long terme, ils réduisent les impacts environnementaux liés à ces produits non durables, et grâce à des ingrédients sécuritaires, ils réduisent aussi les risques de problèmes de santé qui pourraient ensuite engendrer d’autres coûts.
SQRD : Notre thématique de la SQRD 2025, c’était la phrase « j’en ai assez ». Pour conclure cette discussion, de quoi en as-tu assez, Anaju ?
J’en ai assez de la surconsommation, ainsi que de la surexposition à la publicité. À force de consommer pour combler le vide, on oublie que le sens de la vie ne s’achète pas.
Pour découvrir le projet d’Anaju, visitez son site web : https://yanelcosmetiquenutritive.com/





